5 films oubliés qui ont osé s'attaquer à l'esclavage

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À l'occasion de la journée internationale de commémoration des victimes de l'esclavage et de la traite transatlantique des esclaves, nous avons sélectionné quelques films, qui à défaut d'avoir marqué durablement l'histoire du cinéma, ont osé s'attaquer de front au colonialisme et à l'esclavage. De Roots à Amistad en passant par Mandingo, petit tour d'horizon d'un pan du septième art injustement boudé et ignoré par le grand public.

La question de l'esclavage au cinéma, c'est Marc Ferro, un historien spécialisé dans le septième art, qui en parle le mieux. Comme il le met en évidence, les films sur le colonialisme et plus spécifiquement sur l'esclavage ont rarement vraiment attiré les foules. Pourtant, contrairement aux idées reçues, il n'aura pas fallu attendre l'explosif Django Unchained de Quentin Tarantino, le Lincoln de Steven Spielberg ou le 12 Years a Slave de Steve McQueen pour que soient tournés d'importants longs métrages sur le sujet.

Problème : ces derniers sont très rares à avoir eu la chance d'être projetés sur grand écran dans d'importantes salles parisiennes. La raison d'un tel phénomène ne peut donc pas s'expliquer par la censure mais simplement par une trop faible diffusion, elle-même entrainée par le peu d'intérêt que portent les spectateurs aux scories du passé : aux heures sombres, beaucoup préfèrent ainsi la distraction.  

Qu'à cela ne tienne, le dernier film de Quentin Tarantino est parvenu à réunir les cinéphiles les plus avertis et les spectateurs avides de divertissement les plus hermétiques au cinéma d'auteur. Un tour de force que l'on souhaiterait voir se reproduire plus souvent. Quoiqu'il en soit, le temps est venu de rattraper le temps perdu et de se plonger dans les trésors d'un cinéma arbitrairement méconnu, où le traitement du colonialisme n'avait déjà rien à envier aux envolées lyriques d'un Django Unchained.

L'esclavage au cinéma

Évidemment, il aurait été facile de citer des classiques tels que La case de l'oncle Tom (1927), Autant en emporte le vent (1939), de Victor Fleming, ou encore Beloved (1998) – avec Danny Glover et Oprah Winfrey –, de Jonathan Demme. Mais certaines œuvres oubliées méritent davantage encore l'attention du grand public. C'est notamment le cas de Mandingo (1975), réalisé par le grand cinéaste américain Richard Fleischer. L'histoire s'y déroule en 1840 dans le sud des États-Unis, avec en toile de fond des relations interraciales complexes dans une riche plantation où commencent à se dessiner une révolte. À noter que Quentin Tarantino s'est largement inspiré de ce film pour façonner le personnage de Django.

Mais l'une des œuvres les plus singulières jamais réalisées est sans aucun doute le film ghanéen Sankofa (1995), d'Haile Gerima. Celui-ci retrace l'existence de Mona, un mannequin contemporain. Couronné par le Grand prix du Festival du film africain de Milan, Sankofa met en scène la progressive possession de Mona par les esprits du château de Cape Coast, au Ghana. Brusquement, la jeune femme se retrouve dans la peau de Shola, une esclave victime de la cruauté sans borne de son maître. Souvent vilipendé pour son style un peu trop boursouflé et ses bons sentiments, ce long métrage reste une brillante métaphore sur la distance que prend inconsciemment le monde moderne avec son passé.

En France, si les variations cinématographiques sur l'esclavage restent bien souvent cantonnées au registre du film "militant" ou se limitent à une diffusion festivalière, le phénomène est tout autre à l'étranger. L'un des exemples les plus vibrants et retentissants, même si nombre de cinéphiles hexagonaux semblent l'avoir oublié, n'est autre que le film Roots – plus connu sous le nom de Racines réalisé par le mexicain Benito Alazraki. Plus qu'une œuvre militante, Racines faisait preuve en 1955 d'un modernisme sans commune mesure pour traiter l'esclavage en s'appuyant sur les travaux de l'écrivain et ethnologue Francisco Rojas Gonzales.

Une cinéphilie militante

Dans la même veine, il est crucial de ne pas laisser tomber dans l'oubli le film Ceddo (1977), du sénégalais Sembène Ousmane. Plus qu'un long métrage sur la fin du colonialisme, Ceddo est un film à la gloire des femmes et à leur rôle dans l'histoire de l'Afrique. Avec ce maillon clé dans sa filmographie, Sembène Ousmane pose par ailleurs les bases d'un cinéma du refus qui ne veut pas se faire la vitrine de la misère. Le réalisateur amène toutefois une réflexion qui fera date : tout juste libérés du colonialisme, les pays d'Afrique sont asservis par de nouvelles formes d'oppression et d'exploitation (politique, religion, etc.). À noter que le président Senghor censura Ceddo à sa sortie.

Même si Amistad n'est certainement pas le meilleur film du célèbre Steven Spielberg, reste que ce dernier est l'un des plus anonymes de sa filmographie, et ce à tort. Sorti en salles en 1997, ce dernier relate l'histoire du navire espagnol l'"Amistad", qui transportait des esclaves. Suite à une violente tempête au large de Cuba, près d'une cinquantaine de prisonniers parviennent à se libérer de leurs chaines puis se retournent contre leurs geôliers, qu'ils n'hésitent pas à abattre. Le leader des mutins va obliger le capitaine à les ramener vers l'Afrique, mais celui-ci, profitant de son ignorance, met en réalité le cap vers l'Amérique. Finalement jetés en prison, les esclaves vont être défendus par deux ardents abolitionnistes.

Film haletant, scandé de cris, de coups de feu et de fouet, Amistad est un beau long métrage. Dommage, toutefois, que Spielberg évacue le problème de l'esclavage en ne faisant que pointer du doigt les Espagnols et en conservant au final l'idée d'une Amérique purifiée de toute culpabilité. Pour voir cette bévue en partie corrigée, il aura encore fallu patienter seize années, avec la sortie de Lincoln (2013).

Alors que le cinéma américain n'a désormais plus peur d'assumer les erreurs du passé, espérons que d'autres cinéastes du monde prennent à leur tour les chemins des studios pour mettre en scène et ainsi exorciser les sombres épisodes de l'Histoire, comme n'a eu de cesse récemment de le faire le cinéma allemand. Et gageons cette fois-ci que le public soit au rendez-vous.

Sources : IMDB, Allociné, Télérama