Caféine, cannabis, cocaïne… se doper pour mieux supporter le boulot ?

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Comment supporter un boulot répétitif dans une salle de classe ?  Comment fournir plus de travail ou éviter un licenciement ? Comment retenir tous ses cours avant les exams ? Certains salariés et étudiants ont trouvé une solution risquée pour supporter leur charge de travail : prendre des drogues légales et parfois même illicites. Petit tour d'horizon d'une pratique dangereuse et répandue dont les chiffres inquiètent.

À l'heure actuelle, si l'on se réfère au baromètre santé INPES 2010, un peu moins de 10 %  des salariés du secteur hébergement/restauration ont déjà pris de la cocaïne, et 8 % du speed , des drogues illicites et dangereuses pour la santé. Un résultat bien plus élevé que celui du secteur de l'information et de la communication (6,9 % et 5,5 %), souvent considéré comme le plus exposé, et beaucoup plus important que la moyenne nationale (3,8 % et 3,3 %).

                    

Sur Rue89, Anthony (tous les prénoms ont été changés), un salarié dans la restauration, raconte. Un soir, alors qu'il attendait un de ses collègues dans le restaurant qui l'employait, son patron l'invite à partager une bouteille de champagne à sa table. Ce dernier lui confie que dans les six brasseries en service continu de 11 heures à minuit qu'il possèdent, une bonne partie de son personnel n'hésite pas à se servir dans la caisse pour parvenir à se payer sa cocaïne. Un phénomène qu'il s'explique en soulignant que les médecins ne prescrivent désormais plus d'amphétamines aux employés pour les aider à tenir le rythme.

Anthony confirme que certains de ses collègues trichaient effectivement sur les tickets de caisse et utilisaient les bénéfices réalisés pour se procurer de la drogue. Dans l'univers de la brasserie/traiteur qu'il a connu dans les années 1980, le speed était à l'époque largement utilisé. À cela s'ajoutait les calvas dans les cafés ou encore les verres de blanc à la volée. Un tableau inquiétant, à l'heure où de tels produits font souvent l'objet de campagnes soulignant leur dangerosité.

Dans le secteur du bâtiment

Robert, un homme d'une quarantaine d'années, est architecte. Tout au long de sa carrière, il lui est arrivé d'utiliser la cocaïne pour limiter la fatigue et surtout renforcer l'intellect, notamment lorsqu'il s'agissait de finaliser la conception de certains projets, juste avant leur présentation. Mais en période normale, il confie avoir aussi l'habitude de fumer des joints, parfois dès la pause déjeuner. Et pour éviter les yeux rouges et la mauvaise mine, il a finalement opté pour la cocaïne en dose homéopathique.

             

Dans le bâtiment, ces habitudes seraient monnaie courante. Sur les 6 000 à 10 000 euros qu'il gagne chaque mois, Robert dépense 1 600 euros en produits. Il envisage néanmoins de se rendre prochainement dans une clinique suisse pour réduire sa consommation.

Dans le secteur de l'éducation

Ce n'est un secret pour personne : les professeurs sont souvent soumis à un stress important, notamment dans les ZEP. François, un prof de mathématiques de 55 ans, confie que sa carrière n'aurait certainement jamais pris une aussi bonne tournure sans l'usage du cannabis. Après avoir été alcoolique durant une longue période, il explique ainsi être devenu un prof renommé en fumant 300 à 400 euros de cannabis tous les mois pendant dix ans.

            

Pour supporter la pression, ce dernier était chaque instant sous l'effet de la substance, ce qui ne l'a pas empêché de devenir référent dans son académie. Ces derniers mois, le ministre de l'éducation nationale Vincent Peillon avait indiqué être conscient de la proportion de ce phénomène. À noter que si François a récemment stoppé sa consommation, les douleurs, le stress et l'insomnie ont fait leur retour. Pour compenser, ce dernier compense avec un peu d'alcool et du Valium.

Pour autant, peut-on considérer la prise de cannabis au travail comme une forme de dopage ? Si la concentration et la mémorisation sont indiscutablement moins bonnes sous son effet, reste que de nombreux profs préfèrent ces mauvais côtés que pas de performance du tout. Un phénomène gravissime.

Dans le secteur artistique

Ce n'est pas une légende : c'est dans le secteur artistique que la consommation de cannabis et de cocaïne est la plus importante. Ainsi, les employés de ce secteur seraient 17 % à consommer du cannabis et 9,8 % s'agissant de la cocaïne.

                 

Dans un article du Monde du 7 juillet 1991, Johnny Hallyday explique que son métier repose sur l'angoisse. "On commence par un verre pour se donner confiance, on finit par la bouteille. La drogue, c'est la même chose", raconte-t-il. Toujours dans le Monde, dans une interview du 7 janvier 1998, le chanteur français avoue en prendre "pour travailler, pour relancer la machine." Interview dans laquelle il qualifiait par ailleurs le cannabis de "carburant de base des musiciens".

Dans le secteur de la vente

               

Parmi les témoignages recueillis par Rue89 en 2011, Paul, un vendeur dans une grande surface, raconte que l'usage du speed est très courant dans son milieu professionnel. Lorsqu'arrivent les périodes de soldes ou les promotions de Noël, il serait même parfois difficile pour certains de s'en passer. Mais où situer le problème - au niveau des pratiques des employés ou au niveau de celles de leurs employeurs ?

Du côté des vendeurs de voitures, la cocaïne est parfois de rigueur notamment les derniers jours de la prime à la casse ou lors d'une action promotionnelle importante. À ce moment là, il n'est pas rare que des dizaines de clients attendent pour essayer des voitures ou signer des contrats. Et la concurrence avec les garages de la zone commerciale avoisinante fait rage.

Tenir le coup dans les moments difficiles

Dans un sondage Ifop de 2006, la question suivante était posée aux personnes sondées : "que prenez-vous pour tenir le coup au travail dans les moments difficiles ?". Les salariés interrogés étaient alors 3 % à répondre consommer du cannabis, du haschich ou de la cocaïne, 10 % des antidépresseurs, 12 % des somnifères et 56 % des stimulants sur-vitaminés et/ou riches en caféine.

Dans un article du Monde, un médecin relève par ailleurs l'usage régulier de DHEA (déhydroépiandrostérone, notamment reconnu pour ses effets antivieillissement), de créatine, de méthamphétamine, de Guronsan (médicament prescrit en cas de fatigue aigüe) ou encore de caféine. Ainsi, le docteur raconte qu'il a déjà croisé des patients qui ingéraient 14 à 15 gélules de caféine par jour, chacune d'entre elle correspondant à 4 à 5 expressos.

En découlent des effets secondaires parfois graves, parmi lesquels des tremblements, des nausées ou encore de la tachycardie. D'autant plus que ces produits sont d'autre part bien souvent couplés avec des produits anxiolytiques ou hypnotiques, nécessaires pour retrouver le sommeil le soir et évacuer le stress de la journée.

Quid de l'alcool au travail ?

Les chiffres de l'INPES (Institut national de prévention et d'éducation pour la santé) montrent que la consommation sur le lieu de travail concerne aujourd'hui 16 % des actifs (19 % des hommes et 10 % des femmes). Elizabeth, une assistante de direction confie piquer assez régulièrement du champagne dans la réserve de son patron, notamment au moment de signer les gros contrats. Une façon par ailleurs pour elle de prendre en charge plus facilement la stagiaire ou encore de repousser les avances du directeur commercial avec plus d'aisance.

Une consommation qui explose avec la crise

Plus de 34 % des fumeurs de tabac réguliers, 9,3 % des consommateurs d'alcool et 13 % des consommateurs de cannabis estiment que leur consommation a fortement augmenté sur les douze derniers mois, entre autres à cause de leurs soucis professionnels, d'après l'INPES. Un phénomène préoccupant qui s'expliquerait aussi par la recrudescence des exigences de résultat.

Sources : INPES, Le Monde, Rue89