Anguille ou pas anguille ?

Toutes les anguilles dans le même panier ©Dominique Menier
Toutes les anguilles dans le même panier ©Dominique Menier
Tout le monde connaît la silhouette de l'anguille mais est-ce le seul poisson au corps serpentiforme ? La réponse est non. Il y en a même beaucoup d'autres...


Anguilles sous roche

Encore récemment, à la suite d'une visite dans une galerie d'anatomie, j'ai pu me rendre compte que la ressemblance de certains poissons peut jouer des tours. Dans une boîte qui datait du début du siècle dernier, et qui avait donc été rangée par un scientifique de la même époque, se trouvaient plusieurs squelettes entremêlés sur lesquels étaient apposés le nom "anguilles". Mais en regardant de plus près, sur les 5 squelettes de la boîte, un seul était celui d'une anguille. Les autres étaient certes des poissons allongés, mais n'étaient en aucun cas des anguilles.

Polyptère ©Arnaud Filleul
Polyptère ©Arnaud Filleul

La science de la classification a certes beaucoup progressé depuis 100 ans mais ce n'est pas la seule raison de cette mauvaise dénomination. Le contenu de cette boîte prouve que même un scientifique peut se faire leurrer par la ressemblance de certaines espèces.
Il faut dire que la nature est complexe et qu'elle tend des pièges dans lesquels on tombe facilement. Le piège de la convergence évolutive, c'est à dire de l'apparition d'une structure anatomique semblable chez des poissons non-apparentés, est le plus fréquent. Autrement dit, la nature à tendance à se répéter. C'est particulièrement vrai pour la forme allongée du corps. Des poissons appartenant à des groupes très différents ont acquis cette anatomie. Pour revenir au contenu de cette boîte, il y avait là une anguille (une vraie), un polyptère, une anguille électrique, une anguille synbranche et un suyo.
Vous ne connaissez peut-être pas ces poissons, voici donc une bonne occasion de vous les présenter et de donner leur classification. Comme vous le verrez, il y a anguille et anguille.

Un banc de jeunes anguilles à demi enfouies dans le sable ©Dominique Menier
Un banc de jeunes anguilles à demi enfouies dans le sable ©Dominique Menier

Les anguilles
Parlons des vraies anguilles tout d'abord, celles qui se rencontrent dans nos ruisseaux et qui appartiennent au genre Anguilla.
Ces poissons, bien connus des pêcheurs, se reconnaissent notamment à leur long corps serpentiforme, pourvu d'écailles presque invisibles, et d'un épais mucus. Les nageoires dorsale et anale sont longues, la caudale n'est pas distinguable et les nageoires pelviennes sont absentes. Toutes ces modifications sont des adaptations à l'enfouissement et à une nage par reptation.
Dans beaucoup de groupes de poissons, certaines espèces se sont transformées et adaptées à une vie sur ou dans le substrat, avec la capacité de s'enfouir dans la vase ou de s'infiltrer dans une anfractuosité. Cette particularité permet d'explorer une nouvelle niche écologique, de trouver de nouvelles proies, de se protéger des prédateurs. De nombreuses espèces ont vu leur chance de survie augmenter avec l'apparition de cette morphologie, la sélection naturelle a fait le reste.

Voici donc pourquoi la forme de serpent est fréquente chez les poissons. Précisons qu'elle va de souvent de pair avec un épais mucus qui favorise l'enfouissement mais aussi la survie dans un milieu provisoirement asséché ou marécageux.

Grand-gousier
Grand-gousier

Pour revenir à nos anguilles, les vraies, il faut savoir qu'elles appartiennent à l'ordre des Anguilliformes qui compte 738 espèces. Attention le terme "Anguilliforme" désigne ici un groupe, ce n'est pas un adjectif décrivant la forme.
L'anguille européenne (Anguilla anguilla) n'est donc qu'une espèce parmi cette multitude de poissons. Appartenant à l'ordre des Anguilliformes, on trouve également des poissons comme le congre et la murène, pour ne citer que des espèces communes.
Il faut cependant noter que les Anguillifomes existent dans tous les milieux, y compris les abysses, avec des poissons assez monstrueux comme le grand-gousier. Si l'on voulait être rigoureux, on ne dénommerait "anguille" que les poissons du genre Anguilla. Hélas, les noms communs viennent rajouter de la confusion en appelant anguille des poissons qui ne le sont pas, comme les anguilles synbranches (les Synbranchidés) et les anguilles électriques (les Electrophoridés). Pour que se termine cette confusion, présentons les autres espèces ressemblant aux vraies anguilles.

Polyptère ©Arnaud Filleul
Polyptère ©Arnaud Filleul

Les polyptères
Le deuxième squelette de la boîte était celui d'un polyptère. Les polyptères sont des poissons africains adaptés à la vie dans les zones marécageuses. L'espèce la plus allongée du groupe appartient au genre Herpetoichthys (ce qui veut d'ailleurs dire poissons-serpent). L'apparence globale est certes celui d'une anguille mais une simple observation de l'écaillure permet d'éviter la confusion. Les polyptères présentent des écailles très dures et losangiques, preuve de leur appartenance à un groupe très éloigné des Anguilliformes. Les polyptères sont d'ailleurs très étudiés par les anatomistes, car difficile à classifier. Ce sont donc des poissons très intéressants et mystérieux mais, assurément, ce ne sont pas des anguilles.

Les anguilles électriques
Les anguilles électriques sont d'étonnants poissons capables de produire des décharges électriques de très fort voltage. Ces décharges peuvent assommer leurs proies, mais aussi un homme. Ces poissons appartiennent à la famille des Electrophoridés et, même si leur forme ne laisse pas supposer une telle parenté, ils sont plus étroitement apparentés aux poissons-chats qu'aux anguilles. Le terme anguille électrique prête donc à confusion mais c'est très souvent le cas avec les noms communs. Comme toujours, il est préférable de se référer au nom scientifique de l'espèce : Electrophorus electricus. Il est d'ailleurs très parlant. Cette espèce vit en Amérique du Sud.
Le gymnote, à tort appelé anguille électrique, de la famille des gymnotidés est capable de générer un courant pouvant aller jusqu'à 550 volts, pouvant ainsi, dit-on, tuer un cheval!
Il peut mesurer entre 2 et 3 m.

Les anguilles synbranches
Les anguilles synbranches (famille des Synbranchidés) ne sont pas non plus des anguilles au sens strict. Elles sont plus étroitement apparentées aux poissons épineux (comme le bar, la perche, ou le black-bass) qu'à une anguille. Une façon de les reconnaître est de remarquer l'absence de nageoires pectorales, en plus de l'absence de nageoires pelviennes. Ces prédateurs vivent principalement dans les eaux douces tropicales et subtropicales et ont un mode de vie extrêmement similaire à celui d'une anguille dans sa phase dulçaquicole.

Le suyo
Le suyo, quant à lui, est un poisson très bizarre, avec un drôle de museau, large et bombé. Il est capable de nager vers l'avant comme vers l'arrière par ondulation de sa nageoire dorsale. Il peut également produire des ondes électriques de faible voltage. Gymnarchus niloticus, de son nom scientifique, ne vit qu'en Afrique.

Lamproie marine
Lamproie marine

Les lamproies
Enfin, et pour finir la présentation des animaux à ne pas confondre avec une anguille, n'oublions pas les lamproies, ces drôles d'animaux avec leur bouche munie d'un disque aux denticules cornés. On trouve 3 espèces de lamproies dans les eaux françaises : la lamproie marine, la lamproie fluviatile et la lamproie de Planer. Cette dernière est la plus petite, elle mesure souvent moins d'une quinzaine de centimètres. Elle est détritivore, et non parasite comme ses deux cousines. Le pêcheur de truite aura souvent l'occasion de la rencontrer, en soulevant les cailloux à la recherche de porte-bois. Très souvent, en la voyant de dessus, il croira que c'est une petite anguille.
Mais le comportement de la lamproie est très différent de celui de l'anguille. Elle est beaucoup moins vive et se laisse assez facilement attraper à la main. De même, on la voit souvent, postée sur le fond, accroché à une pierre par sa ventouse buccale. Vous aurez peut-être remarqué que la lamproie ne faisait pas partie des squelettes de la boîte. C'est bien normal, les lamproies n'ont pas de squelette, juste une corde composée de cellules turgescentes.

Cette présentation n'est pas exhaustive mais elle permet déjà d'éviter bien des confusions. N'oubliez pas, il y a anguilliforme et anguilliforme, anguille et anguille...

Article réalisé par Arnaud Filleul et Jean-Pierre Fleury.