Contes de la bécasse, mythes et réalités bécassières

Les contes de la Bécasse, Guy de Maupassant, Le livre de poche
Les contes de la Bécasse, Guy de Maupassant, Le livre de poche
La bécasse passionne et attise les imaginations au point qu'il n'est pas une bibliothèque naturaliste ou cynégétique qui ne regorge d'ouvrages sur notre dame au long bec. Passions et imagination sont une alliance féconde, les croyances, les merveilles, les contes... se plaisent en compagnie de notre oiseau mystérieux.


La bécasse royale

C'est entendu, la bécasse ne peut pas être un oiseau ordinaire !
Fortement convoitée, elle fait l'objet de descriptions approfondies qui conduisent certains à distinguer plusieurs "espèces". Ainsi, entend-on parler de temps à autre de grosses brunes, de petites rousses, voire de bécasse royale. Il faut dire qu'au 19e siècle, les biologistes avaient ouvert la voie en distinguant la "bécasse des pins" ou encore "la bécasse des bruyères", auxquelles s'ajoutaient les "nordettes" et les "têtes de hibou". Toutes ces différenciations concernent pourtant une seule et même espèce, Scolopax rusticola. Cela dit, des différences morphologiques d'un individu à l'autre ne sont pas exclues. Elles peuvent être dues, par exemple, à des origines géographiques différentes. Pour la bécasse, la fraction long-migratrice de la population est plus "élancée", mieux adaptée aux vols longue distance. Si les oiseaux originaires du centre de la Russie européenne portent un plumage où les teintes foncées dominent, les différences de coloris sont, dans l'ensemble, plutôt liés à l'âge de l'oiseau : les plumes du dessus des ailes des oiseaux de première année présentent généralement des tons roux et bruns.
La bécasse peut-être pas royale mais surement pas nigaude n'en déplaise à la réputation que lui fit sans le vouloir Joseph Porphyre Pinchon et Caumery, dessinateurs de l'héroïne Bécassine.
 

Transports en tous genres

Bécasse transportant ses poussins dans ses pattes © Ph.Tarte
Bécasse transportant ses poussins dans ses pattes © Ph.Tarte

Parmi les moyens de défense de la bécasse contre les prédateurs, il en est un qui a fait couler beaucoup d'encre : le transport du poussin par sa mère.
Différentes techniques, plus ou moins fantaisistes, ont été relatées : dans les pattes - comme un rapace qui emporte sa proie dans les serres -, ou avec le bec - comme les cigognes sont supposées apporter les nouveaux-nés ! Quelques biologistes raillent ceux qui y croient, considérant qu'ils se font leurrer par un comportement de diversion de la femelle qui, la queue étalée et abaissée, les pattes pendantes, fuit le prédateur humain. Il s'agirait en quelque sorte d'un mirage guidé par l'envie de voir cet étonnant comportement.
Qu'en est-il au juste ? Le transport d'un bécasseau par sa mère est un fait bien réel. Des dizaines d'observations fiables permettent de le certifier. Nous-mêmes en avons été témoins à plusieurs reprises. La méthode utilisée diffère cependant des descriptions précédentes : le transport s'effectue entre les cuisses de la femelle, le dos du bécasseau étant plaqué contre le ventre de sa mère. Des adaptations anatomiques de l'espèce favoriseraient ce mode de portage. Il semble que cette technique de sauvetage est également utilisée par la femelle pour faire franchir des obstacles aux bécasseaux. Un comportement identique a été observé chez la bécassine du Japon.
 

Chirurgienne et infirmière

Quel est donc cet étrange amas de boue, de sang et de plumes plaqué sur la patte de cette bécasse ?
A coup sûr un pansement que l'oiseau aura appliqué suite à une blessure. La bécasse est en effet capable de réparer une patte cassée, un ventre égratigné par un plomb de chasse, voire, dans des cas exceptionnels, une aile brisée. Que la fracture soit ouverte ou non, l'oiseau adapte le pansement en conséquence. Sans doute la morphologie de son bec, dont elle se sert aisément comme d'une pince pour saisir les vers de terre, lui facilite-t-elle la tâche. Mais l'outil ne suffit pas, encore faut-il une certaine "intelligence" pour mesurer l'importance et la gravité de la plaie et lui trouver une solution adéquate. Au besoin, la bécasse se transforme donc en chirurgienne pour ses propres besoins.
Mais que dire des pansements observés sur le bec ? Dans ce cas, impossible d'utiliser cet organe pour se soigner et il y a peu de chance que l'oiseau puisse se servir de ses pattes de manière aussi précise. Alors, comment cela est-il possible ? En plongeant son bec dans la boue et en s'y prenant de telle façon que des fibres végétales s'y enroulent, la bécasse pourrait réussir à confectionner un emplâtre grossier. Mais une autre hypothèse est également avancée : une deuxième bécasse, infirmière celle-là, viendrait en aide à la blessée. Aussi extraordinaire que cela puisse paraître, cette hypothèse est loin d'être exclue comme tend à le prouver la présence d'une bécasse accompagnatrice notée à plusieurs reprises dans ce cas de figure.

Les bécasses viennent d’Angleterre

Bécasse avec passeport norvégien, suédois ou danois… © Hervé Le Mesle
Bécasse avec passeport norvégien, suédois ou danois… © Hervé Le Mesle

A l'automne, au moment des migrations, de nombreux chasseurs de bécasses ont les yeux tournés vers... la Grande-Bretagne.
Des gardiens de phare, des marins-pêcheurs qui, de temps en temps, assistent à des "pluies de bécasses" les confortent dans cette idée. Le long des côtes de la Manche, au petit matin, les bécasses peuvent arriver par la mer. Pour autant, sont-elles originaires des Iles britanniques ? Dans ce domaine, les observations sont trompeuses. Soyons clair : les bécasses "anglaises" restent...en Grande-Bretagne. Dans ce pays, les principaux sites de reproduction se situent au nord (en Écosse) et au centre. Les oiseaux nés sur l'île hivernent majoritairement en Cornouailles et en Irlande. Mais les bécasses nées en Scandinavie fuient la neige et le froid pour gagner, entre autres, les Iles britanniques. Et cette population, au comportement migrateur très prononcé, rejoint aussi nos bois côtiers normands et bretons. Ce sont donc ces voyageuses qui, transitant par la Grande-Bretagne, nous arrivent par la mer et nous trompent sur leur véritable origine. Une partie des bécasses vient donc bien d'Angleterre, mais avec des "passeports" norvégiens, suédois ou encore danois.

La lune des bécasses

Les mystères qui entourent les migrations laissent la porte ouverte à des hypothèses diverses quant à leur déroulement.
L'influence de la lune sur les mouvements migratoires des bécasses en est une. Pour certains, l'effet serait nul. D'autres y attachent une grande importance. Les chasseurs irlandais ont coutume d'appeler la pleine lune de novembre, la lune des bécasses. Une chose est certaine, les phases lunaires sont sans importance sur le déclenchement des migrations. Bon an mal an, les bécasses commencent à se mettre en route dans l'Oural vers la mi-septembre et les premières migratrices atteignent la France fin octobre. Le facteur déclenchant est la durée du jour (photopériode). Mais en cours de route, plusieurs éléments peuvent entraîner l'arrêt ou la reprise des vols. Les vents de nord et d'est favorisent la migration d'automne, ceux de sud et sud-ouest la migration de printemps. Un fort brouillard plaque les oiseaux au sol. Un coup de gelée active le mouvement. Un ciel nocturne couvert n'incite pas à prendre la route. Un ciel clair et étoilé encourage les voyageuses. La capacité des bécasses à utiliser les repères célestes pour s'orienter explique en grande partie ces réactions. Les nuits de pleine lune, généralement associées à un ciel dégagé et à une forte luminosité, offrent des conditions de navigation optimales...et renforcent ainsi les convictions des tenants de l'influence lunaire sur la migration des bécasses. Ajoutons que cette influence a été démontrée chez la bécasse d'Amérique.

La bécasse de Noël

Un pointer à l’arrêt devant une bécasse de Noël… © Yves Le Mesle
Un pointer à l’arrêt devant une bécasse de Noël… © Yves Le Mesle

Comme un cadeau de la Nature, un sursaut migratoire apporterait chaque hiver un petit contingent de bécasses aux alentours de Noël.
Au coeur de l'hiver, les déplacements sont pourtant limités au strict minimum. Trouver de la nourriture, échapper au prédateur, résister au froid en réduisant les pertes énergétiques, telles sont les "consignes" suivies par tous les oiseaux, migrateurs ou non. L'avantage des premiers réside dans leur capacité à s'éloigner momentanément lors d'un coup de froid. Or c'est au cours des mois de décembre et janvier que ces épisodes climatiques difficiles ont le plus de chances de se produire. Un gel prolongé mettra en mouvement les bécasses, et pour peu qu'il se produise dans la deuxième moitié de décembre, l'association avec Noël sera immédiate. Le comportement des bécasses en hivernage aide également à forger cette idée. Une majorité d'entre elles dispose en effet de 2 à 3 remises qu'elles visitent à tour de rôle, ou les unes après les autres. Ces déplacements locaux conduisent à une redistribution permanente des sites occupés au cours de l'hiver. Ainsi, des endroits désertés auparavant peuvent tout à coup être occupés, donnant l'illusion d'une arrivée de nouveaux oiseaux. Enfin, des raisons plus prosaïques ne sont pas exclues. Noël est une période de vacances, ce qui favorise les sorties de chasse. Un plus grand nombre de chasseurs sur le terrain, une plus grande fréquence des sorties pour chacun et la volonté farouche de mettre au carnier cet oiseau mythique pourrait bien, aussi, contribuer à cette Nativité bécassière.

Mâle ou femelle ?

La mère avec ses petits © Ph.Tatre
La mère avec ses petits © Ph.Tatre

Discuter du sexe des bécasses a longtemps occupé biologistes et chasseurs.
Impossible à établir diront les uns, facile diront les autres. Ce problème, la distinction des bécasses mâle et femelle à partir de critères externes, a occasionné de nombreuses études. Plusieurs pistes ont été explorées. La plume du peintre, cette rémige atrophiée conservée jalousement par le bécassier, a fait l'objet de description très précise dans cet objectif. La couleur des pattes, celle du dos, la largeur des barres noires sur le dessus de la tête, l'imagination des chercheurs n'a pas eu de limites pour tenter de résoudre l'énigme. Des biologistes américains, forts de leur expérience sur la bécasse d'Amérique où mâle et femelle se distinguent aisément par l'examen des rémiges primaires, ont tenté leur chance sur notre bécasse européenne. Sans succès. Des caractéristiques générales ont bien été mises en évidence : le bec et les ailes des mâles sont en général plus courts que ceux des femelles, les plumes de la queue sont en revanche souvent plus longues. Mais les valeurs se recoupent beaucoup, et dans une majorité de cas ces mesures n'aboutissent qu'à... l'incertitude. Force est de constater qu'à l'heure actuelle, reconnaître un mâle d'une femelle chez la bécasse est impossible au seul examen externe de l'oiseau. L'utilisation du bistouri reste le moyen le plus sûr.

Article réalisé par Yves Ferrand