Disparition du cerf géant

Reconstitution d’un cerf mégacéros © F.River
Reconstitution d’un cerf mégacéros © F.River
Plus proche de l'élan (orignal aux Amériques) par son poids, la taille et la forme de ses bois, que du cerf élaphe actuel, le mégacéros est le plus spectaculaire des cervidés n'ayant jamais existé.


Un contemporain des mammouths

D'après certaines études, le cerf géant serait, au sein des Cervidés actuels, plus proche parent du daim que du cerf. Cette dernière parenté ne s'oppose pas à l'appellation cerf géant mais si on désire être réellement précis, on peut également utiliser directement le nom scientifique (Megaceros giganteus) ou le nom commun issu du nom scientifique, le mégacéros.
Un cerf mesurant 2,10 m au garrot, pesant 700 kilogrammes et arborant des bois de 3,70 mètres d'envergure : un animal imaginaire ? Non, il s'agit d'un animal bien réel mais, hélas, disparu. Ce contemporain des mammouths et de l'homme de Cro-Magnon s'est éteint il y a environ 10 000 ans. Cette époque, est une époque charnière à bien des points de vue. Tout d'abord, c'est un moment de profonds changements climatiques qui marque la fin de la dernière glaciation. C'est aussi une époque de grands progrès pour l'homme, à la fois dans sa culture et ses méthodes de chasse. Une question se pose donc immédiatement : qui est responsable de la disparition de ce cerf, l'homme ou le climat ? Avant d'y répondre, il est bon de présenter cet animal, son environnement et l'histoire de son étude.

Le cerf géant est apparu durant la période glaciaire, le Pléistocène, qui débuta voici environ 2 millions d'années. Son nom latin est Megaceros giganteus (synonyme : Megaloceros giganteus), un nom qui correspond parfaitement à l'animal puisque Megaceros signifie "grandes cornes", giganteus se passant de traduction.
Le cerf géant était commun en Asie et en Europe, certaines formes apparentées existaient jusqu'en Chine. Cependant, son aire de répartition était grandement influencée par le climat. Les premières populations sont issues du nord de l'Asie et elles se sont déplacées dans toute l'Europe dans les périodes de froid intense. Le Pléistocène est aussi l'époque où vécurent d'autres mammifères spectaculaires, comme le mammouth et le rhinocéros laineux.

A qui ressemblait le cerf géant

Cerf élaphe européen adulte
Cerf élaphe européen adulte

Comparaison avec les cervidés actuels : avec ses 800 kg, sa ramure de 3,70 m le mégacéros n'usurpe pas son nom de cerf géant mais tiendrait plus de l'élan que du cerf.
Les cerfs élaphes avec leurs variantes asiatiques, les marals, et américaines, les wapitis sont des adolescents par rapport aux mégacéros.
Cerf élaphe français : Poids max : 250 kg ; envergure de la ramure : 1,30 m au maximum.
Cerf maral : Poids max : autour de 400 kg ; envergure de la ramure : 1,60 m au maximum.

Wapiti adulte
Wapiti adulte

Wapiti (elk en anglais) : Poids max : autour de 500 kg ; envergure de la ramure : 1,70 m au maximum.

Élan adulte
Élan adulte

Il ressemble plus par son poids et sa taille et la forme de ses bois à l'élan (alces-alces, orignal au Québec, moose aux U.S) qui pèse 800 kg et dont les bois (le panache en québécois) sont "palmés" et peuvent avoir une envergure de plus de 2 m.

Daim adulte
Daim adulte

Il ressemble par la forme palmé de ses bois au daim damas damas. Mais le poids maximum d'un daim n'excède pas les 120 kg.

A quoi ressemblait le cerf géant

Reconstitution d’un mégacéros mâle adulte © F.River
Reconstitution d’un mégacéros mâle adulte © F.River

L'anatomie du squelette du cerf géant est maintenant parfaitement connue et les peintures rupestres permettent de nous faire une idée de sa robe. La bosse dorsale était très développée, de couleur plus sombre que le reste du corps. Certaines peintures suggèrent la présence d'un collier et deux bandes diagonales sur les flancs, mais cela demeure très incertain. C'est en Irlande que l'on trouve les ossements les mieux conservés et en plus grande quantité. D'ailleurs, la plupart des châteaux irlandais ont au moins une salle ornée de cet extraordinaire trophée et les personnes ayant déjà fréquenté l'Irlande ont probablement vu un crâne fossilisé de cerf géant étalant ses superbes bois.
Il est possible en France de voir un tel trophée. Le château de Cheverny qui est ouvert au public, possède, ornant l'escalier principal, une authentique et superbe ramure de mégacéros.

Ethologie

Pendant le brame, intimidation avant le combat © F.River
Pendant le brame, intimidation avant le combat © F.River

Tout laisse à penser que le mode de vie du cerf géant était similaire à celui du cerf actuel : période de rut, combats entre mâles, perte des bois annuelle. Les raisons du grand développement des bois seraient donc le choix des femelles et la combativité des mâles. Certains chercheurs ont avancé l'idée que le comportement des mâles dans les combats relevait plus de l'intimidation que de la lutte. De fait, dans une opposition basée sur l'intimidation, les mâles aux bois les plus impressionnants avaient plus de chance de voir leur succès reproducteur augmenter. Cette hypothèse reste cependant hautement spéculative. En raison de la taille de ses bois, le cerf géant ne pouvait pas vivre dans les forêts et ils préféraient les grandes étendues herbeuses, par ailleurs fréquentes à cette époque froide. Si son évolution relève bien de processus évolutifs habituels, les raisons de sa disparition sont beaucoup plus difficiles à déterminer.

Le cerf géant a bel et bien disparu

Bois de cerf actuel comparés à ceux du mégacéros. Le dessin parle de lui-même et on imagine facilement la robustesse de l’animal
Bois de cerf actuel comparés à ceux du mégacéros. Le dessin parle de lui-même et on imagine facilement la robustesse de l’animal

Les fossiles de cerf géant furent parmi les premiers étudiés par les paléontologues et ils alimentèrent des discussions passionnées dès le 17ème siècle. A cette époque, on croyait encore en la création, la théorie de l'évolution n'avait pas encore été formulée. Les premiers scientifiques refusaient de croire que le cerf géant avait disparu, puisqu'ils pensaient que toute espèce de la création était parfaite. Ils affirmaient donc que le cerf géant existait forcément, quelque part en Europe, et qu'on découvrirait des individus bien vivants un jour. Ce n'est qu'en 1812 que Georges Cuvier, le célèbre scientifique du Muséum national d'Histoire naturelle, affirma que le cerf géant, tout comme le mammouth, avait bel et bien disparu. On commença à comprendre que les extinctions existaient naturellement et l'idée de sélection naturelle et d'évolution fit son chemin dans les esprits. Même à une époque plus récente, et cette fois dans un contexte scientifique acceptant la réalité de l'évolution des espèces, le mégacéros alimenta les discutions scientifiques. Durant le 19ème et 20ème siècle, on croyait que des tendances évolutives régissaient l'évolution des espèces. Ainsi, le cerf géant aurait eu tendance à voir ses bois grandir, ce qui à terme aurait causé sa perte, les bois devenant un handicap. On appelle orthogénèse, cette évolution qui se dirige toujours dans le même sens. De nos jours, l'orthogénèse est totalement refusée par les chercheurs, aucun mécanisme ne pouvant l'expliquer. On a donc complètement abandonné cette hypothèse au profit de nouvelles, construites autour de la sélection naturelle, et notamment de la sélection sexuelle.

Fin de l’ère glaciaire et ses conséquences

Mégacéros © F.River
Mégacéros © F.River

Nous touchons en effet à un débat général sur la fin de l'aire glaciaire qui concerne la disparition d'un très grand nombre de mammifère. La question est simple : les grands mammifères sont-ils morts car ils n'ont pas pu s'adapter aux changements rapides du climat ou à cause de la chasse de l'homme. Les défenseurs de ces deux théories s'affrontent par articles scientifiques interposés depuis longtemps déjà. Ceux qui pensent que le climat est responsable argumentent que la période de changements climatiques correspond à la mort de nombreuses espèces, même celles non chassées par l'homme, et qu'on ne connaît aucun site fossile laissant penser que l'homme pouvait abattre des animaux en masse. Ils affirment aussi que les méthodes de chasse de l'époque n'auraient pu permettre la destruction totale d'animaux aussi impressionnants que le mammouth.
Les adversaires de cette théorie rétorquent que l'arrivée de l'homme dans de nombreuses régions, notamment en Amérique du Nord, correspond exactement avec la disparition d'espèces dont on sait qu'elles étaient chassées. Qu'en est-il pour le cerf géant ? En Irlande, il y a environ 9 500 ans, une peuplade venue d'Angleterre arriva sur l'île avec des méthodes de chasse éprouvées. Cette même période voit également les zones glaciaires se retirer. Il faudrait donc savoir exactement quand le dernier cerf géant est mort. Connaître la date exacte de la disparition de cet animal serait du plus grand intérêt puisque cela permettrait de savoir si l'hypothèse du changement climatique est plus probable que celle de la chasse intensive pour expliquer sa disparition. On croyait jusqu'à récemment que le dernier cerf avait disparu voici 10 500 ans en Irlande, ce qui correspond à la première hypothèse car il n'y avait pas d'hommes sur l'île à cette époque. Mais de nouvelles fouilles ont mis à jour des ossements datés de 9 500 ans, soit au moment de l'arrivée de l'homme, ce qui relance la piste de la chasse.
On peut aussi prendre en compte le fait que le climat s'étant réchauffé, les toundras ouvertes et favorables au gigantisme se sont refermées en se boisant. Cette transformation du milieu a rendu impossible la vie de cet animal dont l'envergure empêchait un comportement normal, particulièrement de fuite devant les prédateurs, à cause de la multiplication des obstacles.

Ce dont on est sûr, c'est que le débat n'est pas près de s'arrêter. Il suffit de voir le ton passionné des derniers articles scientifiques pour en être persuadé.

Quelle que soit la raison de sa disparition, personne ne verra plus un cerf géant. Heureusement, il reste les Cervidés actuels, et c'est déjà très bien.


Article réalisé par Arnaud Filleul et Jean-Pierre Fleury.