Hélicoprion ou le grand requin à hélice

Hélicoprion un géant avec scie circulaire dans la gueule
Hélicoprion un géant avec scie circulaire dans la gueule
Pourquoi des requins géants ont-ils une hélice ? Et à quoi ressemblait Hélicoprion ?


Fossiles, fausses pistes… !

La nature réserve des surprises à celui qui sait l'observer. Certaines espèces animales sont si curieuses que même les scientifiques ont besoin de les voir pour y croire. C'est vrai pour les espèces actuelles mais c'est encore plus compliqué pour les formes fossiles. En effet, ces animaux disparus appartiennent souvent à des groupes complètement éteints et il n'est donc pas possible de les comparer avec une forme actuelle. Lorsque l'on ajoute que les fossiles sont souvent incomplets et que les squelettes sont désarticulés, on comprend que les paléontologues sont parfois perplexes face aux curieux ossements découverts.

On connaît de nombreux exemples de fossiles si curieux qu'ils ont suscité des débats passionnés et des théories les plus diverses.
Avant même que les scientifiques ne s'y intéressent, les fossiles intriguaient déjà. Au moyen-âge, on croyait que les dents de daurade fossilisées - que l'on trouve souvent dans les carrières de Touraine - étaient des concrétions des têtes de crapauds . On les appelait pour cette raison des crapaudines, et elles étaient utilisées par les sorcières pour leurs supposés filtres maléfiques.
Les dents de requins fossilisées, elles aussi très fréquentes dans les sables du sol de la Touraine, étaient quant à elles prises pour des langues de serpents pétrifiés. Elles étaient broyées et on leur prêtait des propriétés d'antidote contre les poisons régulièrement utilisés à cette époque troublée.
Plus ancien encore, on pense que les crânes de mammouth, avec leur fosse centrale, sont à l'origine de la légende du cyclope.

Silhouette d’un iguanodon, reconstitution contemporaine
Silhouette d’un iguanodon, reconstitution contemporaine

Les scientifiques y perdent leur latin
Les scientifiques ne sont pas à l'abri des erreurs d'interprétation, et des exemples de reconstitutions erronées sont connus.

Le pouce des Iguanodons est une illustration amusante. Lorsque les premiers fossiles de ce dinosaure furent trouvés, à la fin du 19ème siècle, on reconstitua l'animal selon l'idée qu'il ressemblait aux reptiles actuels. Il était présenté comme marchant à quatre pattes, avec une allure de lézard, et une corne sur le museau. En fait, la suite des recherches allait détruire cette hypothèse. L'animal pouvait courir sur deux pattes, ne ressemblait pas du tout aux reptiles actuels et la soi-disant corne était... un pouce que l'évolution avait curieusement transformé en une expansion pointue.

L’hélice de l’hélicoprion

L'animal qui nous intéresse fait partie de ces étranges fossiles sur lequel plus d'un paléontologue s'est arraché les cheveux.
Son nom est Hélicoprion.

Hélicoprion vivait durant le Permien, et certains spécimens sont datés de 280 millions d'années. Il fut décrit en 1899 par un paléontologiste russe du nom de Karpinsky.
Cet homme fut tellement troublé par sa découverte qu'il passa l'essentiel de sa vie à essayer de comprendre de quoi il s'agissait vraiment.
Peu de temps avant sa mort, il publiait encore des articles pour répondre aux détracteurs de ses théories. On fut assez rapidement sûr d'une chose : cet animal était un requin comme le prouvait la présence de dents à la forme caractéristique. Cela voulait-il dire pour autant que cette spirale était une mâchoire ? Rien n'était moins sûr. Les requins possèdent en effet de petites écailles épineuses sur tout le corps qui donnent à leur peau leur contact rêche. Ces formations sont, comme les dents, formées à partie du derme et de l'épiderme. On pouvait donc raisonnablement penser que des structures à la forme de dents pouvaient pousser n'importe où sur le corps des requins . Certains ont de plus prétendu qu'une mâchoire en spirale n'avait aucune chance d'être fonctionnelle ce qui impliquait qu'il fallait trouver une autre fonction à cette structure. Il s'ensuivit une multitude de propositions qui sont illustrées sur les dessins présentés.

Dessin d'hélicoprion
Dessin d'hélicoprion

Trois hypothèses prédominèrent dans les débats
 

  • La structure était une mâchoire inférieure transformée en une scie médiane qui permettait à l'animal de sectionner ses proies.
Dessin d'hélicoprion
Dessin d'hélicoprion
  • L'hélice était placée sur le dos de l'animal (on connaît d'ailleurs d'autres requins fossiles avec des formations curieuses sur le dos), et elle pouvait constituer un caractère sexuel.
  • L'hélice était placée sur la queue de l'animal qui pouvait s'en servir pour blesser ses proies lors de son passage dans un banc de poissons.


Le problème, c'est que le corps de l'animal demeurait complètement inconnu. Il faut savoir que de toutes les parties du corps ne se fossilisent pas. En général, ce sont les structures calcifiées qui se fossilisent et parviennent jusqu'à nous. Les dents sont hypercalcifiées et parmi les fossiles les plus fréquents. Les parties molles, comme les organes internes ou encore les muscles et la peau, sont en revanche très rarement conservées.
Dans ces conditions, émettre une hypothèse relève plus de la magie que de la théorie scientifique. Et l'on aurait pu croire qu'un certain sérieux scientifique aurait poussé les chercheurs à attendre davantage de spécimens avant de s'hasarder à proposer une hypothèse. Il n'en fut rien, bien au contraire. L'animal était si curieux que les chercheurs ne purent attendre d'autres informations avant d'essayer de le reconstituer. Comme c'est souvent le cas, une bataille s'engagea par articles scientifiques interposés.

Spirale Hélicoprion fossile © Arnaud Filleul
Spirale Hélicoprion fossile © Arnaud Filleul

1966, la révélation
Ce n'est qu'en 1966 qu'un paléontologue suédois coupa court la discussion. Le Dr Bendix-Almgreen étudia de nouveaux fossiles qui, contrairement aux précédents présentaient des traces fossilisées de la tête. Et d'un seul coup, l'évidence éclata : la spirale était effectivement une mâchoire inférieure. Cette dernière s'encastrait dans la mâchoire supérieure qui ne présentait que des dents réduites.
On estime que l'animal pouvait mesurer 6 mètres et que sa mâchoire devait lui donner un aspect particulièrement effrayant. Ce prédateur semait certainement la terreur dans les eaux de son époque.
Pour vous rendre compte de l'aspect de cet animal, imaginez un requin blanc avec une mâchoire inférieure en forme de scie circulaire. Ce n'est guère engageant.

Au fil des ans, le mystère d'Hélicoprion a été résolu pour finalement parvenir à la reconstitution qui vous est présentée ici. En même temps que le cas de ce genre fossile devenait plus compréhensible, les relations de parenté d'autres espèces fossiles s'éclaircissaient. Ainsi le genre Edestus, qui était lui aussi un requin de grande taille, fut rapproché d'Helicoprion.

Spirale Hélicoprion fossile © Arnaud Filleul
Spirale Hélicoprion fossile © Arnaud Filleul

Une famille fut créée, les Edestidés, qui regroupe tous ces curieux requins qui présentent une mâchoire inférieure en hélice. On s'est aperçu que les Edestidés formaient en fait un groupe diversifié qui occupait plusieurs niches écologiques. Par exemple, Ornithoprion présentait un prolongement de la mâchoire inférieure qui lui servait peut-être à creuser le substrat pour y trouver les invertébrés qu'il écrasait par la suite avec ses mâchoires transformées. Edestus et Helicoprion étaient, quant à eux, des grands prédateurs qui s'attaquaient selon toute vraisemblance à de grandes proies pélagiques.

Le mystère Hélicoprion semble donc finalement résolu mais les collections paléontologiques des Musées regorgent de cas similaires. La seule chose dont on est vraiment sûr, c'est que les débats scientifiques ne sont pas prêts de s'arrêter.


Article réalisé par Arnaud Filleul.

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