Le lièvre et les Hommes

Lièvre anthropomorphisé par Grandville
Lièvre anthropomorphisé par Grandville
25 siècles de relations entre le lièvre et les hommes.


Protection/Menaces

Le lièvre a beaucoup régressé dans de nombreux pays, notamment en Europe, et il a totalement disparu d'une partie de son territoire.
Le lièvre paye un lourd tribut au trafic routier. Son territoire étendu est presque toujours coupé par une route qu'il lui faut traverser à ses risques et périls.
Il est victime de l'agriculture intensive : des pesticides et des moissonneuses batteuses.
Plusieurs maladies dont la tularémie, l'infection par la grande douve du foie fasciola hepatica, la coccidiose ou le VHD (maladie virale hémorragique) ou encore l'EBHS, ont décimé des populations locales, dont en 2004 dans le sud de la France selon le Réseau SAGIR (système national de surveillance sanitaire de la faune sauvage), avec un variant du virus EBHS qui semblait particulièrement virulent.

Chasse du lièvre

Un lièvre peut courir pendant 5 heures
Un lièvre peut courir pendant 5 heures

Législation
Il est chassable dans le cadre de la législation générale de la chasse présente dans le cadre du code rural qui détermine les dates d'ouvertures et les méthodes autorisées. Attention les dates et méthodes peuvent être variables d'un département à l'autre.

Chasse à courre
Il est chassé à courre par une centaine d'équipage. Les veneurs spécialisés lui reconnaissent une énorme endurance. Il peut courir pendant 5 heures et parcourir de 40 à 50 kilomètres. Ils s'entendent sur sa capacité à ruser pour tromper les équipages en retenant son odeur (les veneurs disent alors qu'il retient son sentiment) et à se réfugier dans les endroits les plus inattendus (étable pendant la traite, fosse à lisier ou sommet d'un arbre creux).

Chasse au vol
Il est chassé en bas-vol par les fauconniers, le plus souvent à l'aide d'un autour parfois avec une buse de Harris. Il se chasse également aux chiens courants dans le sud-ouest ou en battue dans les grandes plaines céréalières.

Chasse à tir
Sa vitesse rend son tir difficile, on entend souvent dire "le cul d'un lièvre est un sac de plomb" ce qui signifie que le meilleur des tireurs a toujours tendance à tirer trop tard.
Sa meilleure défense est toujours l'immobilité. Autrefois, il était parfois victime d'une méthode de braconnage qui consistait à repérer un lièvre au gîte, à déposer devant lui sa casquette et son chapeau et à le contourner à bon vent. Le lièvre obnubilé par l'objet déposé devant lui était incapable de prêter la moindre attention à autre chose. Il était alors facile de l'estourbir.

Le lièvre dans notre histoire et notre culture

Sa fourrure ne fut jamais appréciée mais on fit avec ses poils le meilleur des feutres pour les meilleurs des chapeaux.

Son comportement amoureux plutôt libre a beaucoup dérangé les moralistes du Moyen Age. Ainsi le pape Zacharie, en l'an 751, décréta impure la viande de lièvre, l'animal étant considéré comme "lubrique, possédant des vices ignobles qui se transmettraient à l'homme" s'il mangeait de cette chair... Pourtant on ne peut pas dire que le mâle ait "ses choses à la main". Il faut dire que les attributs virils du bouquin (le mâle) ne sont visibles qu'à la période du bouquinage (reproduction). Autrement, ils sont prudemment rangés à l'intérieur de l'abdomen.

Dans certaines sociétés, la viande de lièvre est impure pour une autre raison : l'animal digère ses aliments en deux temps, en réabsorbant ses crottes de la première digestion.

Jouer avec les mots
Le petit s'appelle le levraut ; le mâle : le bouquin ; la femelle : la hase et non pas la levrette. Qui est chacun le sait la femelle du lévrier, un chien spécialisé dans la chasse du lièvre.
Le bouquinage (la période des amours chez les lièvres) : au Moyen Age, nombre de mâles de mammifères étaient appelés "boucs". Les parchemins étaient faits avec la peau de ces boucs. On retrouve sûrement le souvenir de cette pratique dans le mot anglais "book" et l'expression populaire "bouquiner".
Quand le lièvre est jeune, on l'appelle trois-quarts (c'est le meilleur à cuisiner) quand il est adulte et bien dur, on l'appelle, allez savoir pourquoi, financier.

Cuisine
La chair du lièvre est dite "noire", car elle est très foncée contrairement au lapin dont la chair est claire. Le goût de sa chair est également plus prononcé que celle du lapin.
Citons le lièvre à la royale (farci entre autre au foie gras) à propos duquel depuis 150 ans, des gastronomes en viendraient presque aux mains pour déterminer laquelle des recettes du sénateur Couteau ou d'Ali Baba est la meilleure.
Une docte société d'étude intitulée Association des Parents des Lièvres fondée par Sylvain Groslier, le chanteur Carlos, Jean-Pierre Fleury et quelques autres, aidés par des chefs étoilés (Saenderens, Bardet et Deduit) se dévouent pour tenter (sans à ce jour y être parvenu) d'apporter un début de réponse à ce crucial problème de société.
... Sans oublier les fameux civets et la terrine de lièvre.

Symbole
S'il figure en bonne place dans l'astrologie chinoise (sous le double signe de la vertu et de la prudence, mais aussi du butinage amoureux!), le lièvre n'a pas toujours eu bonne réputation. Dans la tradition païenne, il était le compagnon des déesses de la fertilité, qu'elles soient Vénus chez les Romains, Ostara dans les pays germaniques ou Easter en Grande-Bretagne. Cela vient sans doute de ce que la hase, la femelle du lièvre, peut s'accoupler avec un mâle alors qu'elle a déjà été fécondée par un autre et porter ainsi des levrauts de deux mâles ou bouquins différents...

Où est le mâle ? Où est la femelle ?
Où est le mâle ? Où est la femelle ?

Idées reçues
Un lièvre qui court les oreilles rabattues sur le dos est une femelle. Faux ! Le bouquin et la hase le font indifféremment.
Il existe des lièvres de bois et des lièvres de plaines. Faux ! Il n'existe qu'une seule et même espèce : le lièvre commun.


Expressions
"Avoir un bec de lièvre" : se dit d'une personne ayant une malformation de la bouche. Vient de la forme particulière de la lèvre supérieure du lièvre qui est fendue.
"Courir deux lièvres à la fois" : mener de front plusieurs activités, poursuivre plusieurs objectifs, avoir plusieurs partenaires amoureux (au risque de tout faire imparfaitement)
"Soulever (ou lever) un lièvre" : détecter une difficulté imprévue, s'en apercevoir avant les autres.
"On n'attrape pas un lièvre avec un tambour" : cela signifie que quand une personne est engagée dans une entreprise délicate, elle ne doit pas crier sur les toits ses intentions.

Gravure de Benjamin Rabier
Gravure de Benjamin Rabier

Littérature et art
Xénophon : L'art de la chasse, cet ouvrage est en partie consacré au lièvre, il montre la nécessité de la chasse dans l'éducation d'un jeune citoyen grec.

Le lièvre est présent dans Le traité de la chasse de Gaston III de Foix dit Phoebus (XIVe siècle).

La Fontaine : Si la vitesse de sa course lui a valu, face à la tortue se déplaçant "à son train de sénateur", d'être ridiculisé par La Fontaine, le lièvre n'en a pas moins les moyens d'échapper à ses prédateurs naturels (l'aigle royal et le hibou grand duc). Sportif hors pair, il a toutes les ruses pour semer ses ennemis.

Jules Renard : dans ses Histoires naturelles prétend plutôt le contraire, "Ce qui perd le lièvre, dit-il, ce sont ses ruses. S'il ne faisait que courir droit devant lui, il serait immortel !"

Lewis Carroll : Alice au pays des merveilles. Selon Alice, le Lièvre de Mars serait "le plus intéressant, et peut-être qu'en mai il ne serait pas fou à lier, pas aussi fou qu'en mars, tout du moins".
"Fou comme un lièvre de mars" est une expression courante à l'époque de Carroll ; elle figure dans le recueil de proverbes de John Heywood en 1546. Martin Gardner explique dans The Annotated Alice que l'origine de ce proverbe est une croyance populaire sur le comportement des lièvres au début de la période de reproduction, qui s'étend de février à septembre en Angleterre. Au début de cette période, les femelles qui ne sont pas réceptives repoussent les assauts des mâles avec leurs pattes de devant. Ceci a été interprété à tort comme des combats prénuptiaux de mâles.

Dans l'art roman, la capture du lièvre symbolise le paganisme vaincu, tandis que dans l'art gothique, le lièvre représente l'un des péchés capitaux, à savoir la luxure. Pour pouvoir supplanter la tradition païenne, le christianisme a parfois dû composer avec elle, afin de mieux lutter contre elle. C'est ainsi que les deux croyances se sont mêlées. Par exemple Pâques, fête de la Résurrection du Christ pour les uns, fête de la déesse Vénus (accompagnée d'un lièvre) pour les autres. De là, probablement, la tradition d'offrir des oeufs à Pâques et un lapin ou plutôt... un lièvre en chocolat !


Article réalisé par Jean-Pierre Fleury.