Film noir : notre sélection des chefs d’œuvre incontournables

Les meilleurs films noirs © Paramount Pictures - United Artists - RKO
Les meilleurs films noirs © Paramount Pictures - United Artists - RKO
De Laura à Bad Lieutenant en passant par Vertigo, voici notre sélection des meilleurs films noirs de l'histoire du cinéma.


Éloge du film noir

A l'origine, on qualifie en France de film noir les productions américaines qui n'ont pas été vues durant la guerre. Systématiquement baignées d'une atmosphère sombre, elles mettent en scène le point de vue d'une victime sur fond de morale souvent funeste. Ainsi, quelle que soit la direction prise par les personnages, ces derniers ne peuvent échapper à leur destin. Mais attention, si ce destin plane systématiquement au dessus des personnages, le film ne se termine pas pour autant toujours mal. On pense bien sûr à l'âge d'or du cinéma criminel, inauguré par le long métrage Rebecca, d'Alfred Hitchcock (1940).

Jusqu'à la fin des années 1950, le genre donne naissance à des dizaines de chefs d'œuvre, transcendés entre autres par les actrices Joan Fontaine, Cyd Charisse, Lauren Bacall, Gene Thierney, Kim Novak, ou encore Janet Leigh. Côté acteurs les Laurence Olivier, Humphrey Bogart, Robert Taylor, Dana Andrews, Cary Grant, James Stewart, Gregory Peck, Robert Mitchum et autres Burt Lancaster permettent de faire perdurer le style si particulier du film noir. Ce dernier se démarque du film de gangsters et du film policier car il se focalise surtout sur la victime. Dans la tragédie qui se joue entre le bourreau, la proie et le justicier, seuls les sentiments et impressions de la proie importent.

Femme fatale, hors-la-loi et détective torturé en quête d'identité (cf. usage régulier des théories de Freud sur la psychanalyse) sur fond de trahison et de désillusion, la recette n'a pas changé d'un iota depuis sa création. En témoignent le brillant Chinatown (Roman Polanski, 1974) et plus récemment Le Dahlia Noir (Brian de Palma, 2006). Si l'on considère L'Inconnu du Nord Express (Alfred Hitchcock, 1959) comme la pièce ultime de la période classique du film noir, notons que ce cinéma se prolongera néanmoins tout au long du XXème siècle. En Europe, les amis Jean-Luc Godard (cf. A bout de souffle, 1959) et François Truffaut (Tirez sur le pianiste, 1960) auront un rôle important dans cette réapparition. De Laura à Bad Lieutenant en passant par Vertigo, voici notre sélection des meilleurs films noirs de l'histoire du cinéma.

Laura, d'Otto Preminger

"Je n'oublierai jamais le week-end qui suivit la mort de Laura", lance le sophistiqué Waldo Lydecker, célèbre éditorialiste new-yorkais. Une certaine Laura Hunt, petite protégée de Lydecker, a été retrouvée assassinée dans son appartement, abattue à bout portant par un tir de chevrotine. Bientôt, l'inspecteur Mark McPherson se rend au domicile du journaliste pour l'interviewer. Dès le début de leur entrevue, une profonde inimité s'installe entre les deux hommes…

Quatre ans ont passé depuis la sortie du fameux Rebecca, réalisé par Alfred Hitchcock. Avec Laura, le cinéaste Otto Preminger entend visiblement rivaliser avec le maître du suspense. Si sa carrière n'est dans l'ensemble pas exempte de défauts, force est de constater qu'en cette année 1944, sa pertinence et son sens de la mise en scène sont au firmament. Contrairement à ce que l'on pourrait imaginer au premier abord, ce long métrage n'est pas seulement une énigme policière originale, c'est aussi un drame psychologique sondant la distance qui sépare les êtres. À noter que le point d'ancrage narratif n'est ni placé dans le présent ni tout à fait dans le passé (le personnage qui raconte l'histoire est mort), ce qui offre un recul peu ordinaire pour un film de ce genre. Gene Thierney, Dana Andrews, et surtout Clifton Webb, sont renversants.

La Griffe du Passé, de Jacques Tourneur

La Griffe du Passé © RKO Pictures
La Griffe du Passé © RKO Pictures

Jeff Bailey est sur le point d'épouser la femme qu'il aime. Mais celle-ci ne connaît finalement que très peu de choses de son passé. Croulant sous le poids de sa conscience, Jeff décide bientôt de lui livrer son histoire. Avant de s'occuper d'une station-service, celui-ci n'était autre qu'un détective privé. Engagé un jour par un joueur professionnel, il fut chargé de retrouver une certaine Kathie, partie avec une importante somme d'argent. Mais après avoir remis la main sur la jeune femme, Jeff tomba sous son charme…

La Griffe du Passé (parfois appelé Pendez-moi haut et court) est une des œuvres les plus fondamentales du film noir. Elle renferme absolument tous les éléments constitutifs du genre, et ce dans leur forme la plus sublimée : une relation viciée entre le passé et le présent, mais également un superbe portrait de femme fatale dont l'unique but est de trahir. Volontairement très travaillée et fantomatique, l'atmosphère de La Griffe du Passé atténue les voix comme les sons et donne le sentiment d'évoluer dans un environnement irréel. En femme fatale archétypale, Kathie Moffett (sublime Jane Greer) symbolise le barrage s'interposant entre Jeff Bailey (sidérant Robert Mitchum, ici dans son premier grand rôle) et l'autre versant de sa paisible, mais vaporeuse destinée. Il n'y a pas de mots, enfin, pour qualifier la réalisation, aussi stupéfiante que celle de La Nuit du Chasseur et de La Vallée de la Peur, deux autres films incontournables avec Robert Mitchum. Chef d'œuvre, en tout point de vue.

La Dame de Shanghaï, d'Orson Welles

La Dame de Shanghaï © Columbia Pictures
La Dame de Shanghaï © Columbia Pictures

À San Francisco, l'audacieux aventurier Michael O'Hara s'éprend de la fascinante Elsa Bannister. Suivant l'offre d'Arthur Bannister, le riche époux de la jeune femme, il accepte bientôt de devenir marin sur son yacht. Mais au fond de lui, Michael n'espère qu'une seule chose : revoir Elsa, dont la présence l'obsède…

En réalisant cet original film noir, Orson Welles pensait mettre un terme à l'insuccès qui le poursuivait depuis le début de sa carrière. Mais même la présence au générique de la célèbre Rita Hayworth (Elsa Bannister) n'empêcha pas le film de sombrer dans l'anonymat. Le génial metteur en scène, grand mégalomane et avide d'une reconnaissance de la part du public, n'eut comme toujours que les félicitations de la critique pour se consoler. Sans doute la forme audacieuse et avant-gardiste du film y est-elle pour quelque chose. Aujourd'hui unanimement célébré, La Dame de Shanghaï est un des derniers grands films à mettre en scène une héroïne mortellement vénéneuse. Son esthétique, on ne peut plus baroque, repousse vers le lointain toutes les conventions de l'époque. Un chef d'œuvre d'une originalité irréductible.

Dans le même genre et du même réalisateur : La Soif Du Mal, 1958

House by the River, de Fritz Lang

House by the River © Fidelity Pictures Corporation
House by the River © Fidelity Pictures Corporation

L'ère victorienne touche à sa fin. Romancier en quête d'inspiration, Stephen Byrne vit dans une vaste villa de style rococo au bord d'un fleuve marécageux. Chaque jour, il voit passer des débris d'épaves répugnants, charriés dans le courant de l'eau. Si Stephen ne semble pas s'en préoccuper, trop occupé à écrire, ce spectacle regrettable fait le désespoir de sa voisine Mme Ambrose. Ce matin, Stephen joue comme chaque jour de son élégance faussement décontractée et de son charme pour dissimuler ses frustrations : la plupart de ses manuscrits sont systématiquement renvoyés par les éditeurs. Un soir, alors que son épouse Marjorie est absente, il essaie de violer leur domestique Emily. Mais tandis qu'elle se débat, il l'étrangle. Arrivé sur les lieux, son frère John essaye de le convaincre de se rendre à la police…

Resté longtemps inconnu en France, House by the River est une des œuvres psychanalytiques les plus réussies de Fritz Lang. Avec un budget modeste, le metteur en scène allemand est parvenu à créer un cadre unique pour une expérience exceptionnelle. Le personnage de Stephen Byrne, admirablement interprété par l'acteur Louis Hayward, est un homme profondément maléfique. Sous le vernis idyllique de la bourgeoisie, se cache en réalité un personnage de la même trempe que M le Maudit. Son côté Monsieur tout le monde renforce d'ailleurs encore davantage la dimension vertigineuse de Stephen. Chose effrayante, on sent que Fritz Lang croit en la culpabilité de chaque homme. "J'en suis venu à la conclusion que l'esprit de chaque homme cache une pulsion latente pour le crime", dira-t-il un jour. Du côté de la mise en scène, le cinéaste maîtrise en virtuose le décor et la lumière. Un sentiment de claustrophobie se dégage de l'ensemble. Mention spéciale pour la séquence de l'escalier, extraordinaire.

Dans le même genre et du même réalisateur : J'ai le droit de Vivre, 1937 ; Règlement de compte, 1953 ; L'Invraisemblable Vérité, 1956 ; La Cinquième Victime, 1956

L'Ultime Razzia, de Stanley Kubrick

L'Ultime Razzia © United Artists
L'Ultime Razzia © United Artists

Johnny Clay vient de purger une peine de prison pour vol à main armée. À sa sortie, il rejoint son amie Fay, à laquelle il confie vouloir effectuer un dernier casse "avant de se retirer des affaires". Objectif : subtiliser la recette du pari-mutuel au champ de courses. Avec deux millions de dollars à la clef, il ne tarde pas à dénicher des volontaires pour l'accompagner dans sa funeste aventure.

Décidément, ce hold-up pas comme les autres étaient sans doute trop grand pour cette petite équipe de bras cassés. Clay, le personnage principal, ne semble d'ailleurs pas y croire. Après avoir répété sans relâche chacune des étapes de son plan en prison, il ne cesse de commettre des erreurs une fois son schéma mis en application. Comme nous l'a laissé supposer le titre du film (cf. The Killing, en anglais) la tragédie est bien au rendez-vous. Pour son deuxième grand film, un an seulement après Le Baiser du Tueur, Stanley Kubrick distille déjà tout le symbolisme que l'on retrouvera dans ses œuvres ultérieures. Ainsi, si la barrière se refermant devant les chevaux de course marque le présent, les barreaux (cf. persiennes, croisillons de fenêtres, cage de perroquet, etc.) ne cessent de renvoyer les personnages à la prison qu'ils viennent à peine de quitter. Du grand art.

Dans le même genre et du même réalisateur : Le Baiser du Tueur, 1955

Sueurs Froides, d'Alfred Hitchcock

Sueurs Froides © Paramount Pictures
Sueurs Froides © Paramount Pictures

San Francisco. John "Scottie" Ferguson vient de se voir retirer son poste d'inspecteur de police à l'issue d'une faute professionnelle grave : au cours d'une poursuite sur les toits, il a été pris de vertige et un officier de police a été abattu par sa faute. Gavin Elster, un de ses anciens camarades du collège, fait bientôt appel à lui pour suivre sa femme, Madeleine. Ce dernier soupçonne en effet son épouse de souffrir de troubles psychiques. D'abord réticent, Ferguson accepte, finalement convaincu par le magnétisme de la jeune femme malade…

Innombrables sont les trésors du septième art légués par le grand Alfred Hitchcock. Mais s'il ne fallait en sélectionner que quelques-uns, Sueurs Froides ferait indiscutablement partie du haut de la liste, aux côtés, sans doute, de Fenêtre sur Cour et de La Mort aux Trousses. Dans Sueurs Froides, Alfred Hitchcock a réuni tout ce que le cinéma pouvait offrir : une intrigue amoureuse, un récit d'aventures, un voyage que les protagonistes entreprennent dans leur propre intériorité et une énigme policière dense que le réalisateur s'amuse à dévoiler à trente minutes de la fin. Le tour de force de Sueurs froides est que le spectateur se trouve tellement enserré dans son intrigue qu'elle lui semble aussi impénétrable que la vérité elle-même. Contempler cette œuvre, c'est plus encore qu'analyser l'auteur, c'est se contempler soi-même, s'analyser dans le sens psychologique et psychanalytique du terme. À l'inverse de la construction classique d'un film, il n'y a pas ici un fil conducteur mais plusieurs, qui s'entremêlent inlassablement : le crime, la nécrophilie, l'illusion et la perception amoureuse. Une majestueuse histoire d'un homme non pas amoureux d'une femme mais de l'idée de cette femme.

NB. À noter que le sentiment amoureux est dans Sueurs Froides d'une profondeur rarement égalé : chacun des personnages ressent à un moment donné dans le cours du récit chacune des composantes du sentiment amoureux. Chassé croisé tragique, Madeleine-Judy et Ferguson ne ressentiront jamais les mêmes sentiments au même moment.

Dans le même genre et du même réalisateur : Rebecca, 1940 ; Soupçon, 1941 ; L'Ombre d'un Doute, 1943 ; La Maison du Docteur Edwardes, 1945 ; La Corde, 1948 ; L'Inconnu du Nord Express, 1959 ; Pas de Printemps pour Marnie, 1964

A bout de souffle, de Jean-Luc Godard

Août 1959, Marseille. Michel Poiccard fait mine de lire Paris Flirt au bas de la cannebière, mais il surveille en réalité les allées et venues des automobiles du côté du port. Une imposante voiture américaine se gare et quelques secondes après le départ des propriétaires, Michel s'en empare et démarre.. Sur une route nationale en direction de Paris, Michel part récupérer une grosse somme d'argent pour un travail dont on ne saura rien. Fortement ralenti à cause d'une 2CV, il double dans une zone non prévue à cet effet et se fait prendre en chasse par deux motards de la police. Alors qu'un des motards arrive à son niveau, il se saisit d'u revolver qu'il avait remarqué quelques minutes auparavant dans la boite à gant. Sans vraiment se rendre compte de ce qu'il fait, Michel tire sur le policier et s'enfuit à travers champ. Il se réfugie bientôt à Paris, où il rejoint son amie Patricia…

À bout de souffle a été tourné avec des moyens dérisoires, en décor réel, sans éclairage d'appoint et avec des acteurs alors presque inconnus (Jean-Paul Belmondo et Jean Seberg), mais qui deviendront rapidement les icônes du modernisme. Ce premier long métrage de Jean-Luc Godard est pourtant une des œuvres les plus lyriques de l'histoire du cinéma. Elle fait preuve d'un sens permanent de l'invention, notamment en ce qui concerne le montage, brillant. Ici, chacun des plans affecte le spectateur au plus haut point et tout semble juste et fort à chaque vision. Ce que met en scène Godard dans ce film admirable : la nécessaire trahison d'un homme à bout de souffle, par une femme.

Dans le même genre et du même réalisateur : Bande à Part, 1964

Tirez sur le pianiste, de François Truffaut

Tirez sur le pianiste © Les Films de la Pléiade
Tirez sur le pianiste © Les Films de la Pléiade

Charlie Kohler est pianiste dans le bar-dancing de Plyne. Son frère Chico, pris en chasse par les malfaiteurs Ernest et Momo, vient trouver refuge à son côté. Il ne faut pas longtemps à Charlie pour régler le problème. Peu de temps après, il rentre chez lui, où il retrouve Clarisse, son amie et voisine de palier. Déconcerté par le mutisme et la discrétion de Charlie, Lena, la serveuse du bar, cherche un jour à en savoir davantage sur lui. Ce dernier lui confie alors son histoire, à l'époque où il était encore connu sous le nom d'Edouard Saroyan, un pianiste virtuose très reconnu…

Tirez sur le pianiste, c'est l'histoire d'un cheminement du noir vers le blanc, de la noirceur vers la lueur, de l'obscurité vers la luminosité. Au départ, Charlie Kohler se cache dans une cave sombre. A la fin, il profite de la lumière aveuglante des montagnes. Cette superbe ascension, c'est aussi un voyage dans le passé, comme dans La Griffe du Passé, de Jacques Tourneur. Le retour du refoulement, le retour de la violence de l'enfance, c'est une chose que l'on retrouve souvent dans l'œuvre de François Truffaut. Dans Les 400 Coups (réalisé un an auparavant), déjà, il confiait sa vision du drame de l'enfance, une oeuvre à la fois très personnelle et universelle. Cette fois-ci, un autre élément important vient s'ajouter à l'ensemble : l'impossibilité pour l'homme de vivre harmonieusement son rapport avec la femme (cf. Truffaut gardera pendant longtemps une rancœur contre sa mère adultère). De fait, les personnages masculins dans Tirez sur le pianiste sont presque tous tourmentés par des fixations libidinales infantiles. Charlie ne parvient lui-même pas à concrétiser son amour avec Clarisse : en témoignent ces fameux barreaux (ou rampes d'escalier), toujours présents dans le cadre lorsqu'ils sont tous deux réunis à l'écran. Une réussite à l'image du film, belle et inquiétante.

Dans le même genre et du même réalisateur : La Sirène du Mississipi, 1969

Chinatown, de Roman Polanski

Chinatown © Paramount Pictures
Chinatown © Paramount Pictures

Los Angeles, 1937. Une sécheresse sans précédent terrasse la ville. J.J. Gittes, détective privé, se voit proposer une mission de filature par Evelyn Mulwray, épouse d'un ingénieur des eaux de Los Angeles. Pendant quelques jours, il va suivre son mari, qu'elle soupçonne d'adultère. Mais il découvre au cours de son enquête que son commanditaire n'est pas la vraie Madame Mulwray. La machination dont il fait l'objet viserait à mettre hors jeu un fonctionnaire ayant découvert une importante affaire de corruption : une quantité colossale d'eau habituellement destinée à fertiliser de vastes terrains est mystérieusement déviée…

Au travers de ce film noir d'apparence plutôt classique, Roman Polanski distille des caractéristiques propres au western : une Amérique à une période charnière de son histoire et dans une région qui n'est pas anodine : le Grand Ouest. On sent par ailleurs la généalogie avec le mythe de la fondation des Etats-Unis : la naissance et le développement du Nouveau Monde a toujours été tributaire de la conquête de l'eau. Au-delà de cet aspect, on peut souligner l'hommage que fait Polanski aux grands films des années 1940 et 1950 : tout a été ici conçu pour nous rappeler cette période. L'un des plans de la conférence de presse sur le projet du barrage, avec son grande profondeur de champ, rappelle par exemple la séquence du discours dans Citizen Kane, d'Orson Welles.

NB. À noter que Roman Polanski a conçu son héros J.J. Gittes (Jack Nicholson) non pas comme un détective classique mais comme un voyeur professionnel. On constatera à ce titre qu'au cours des diverses pérégrinations de ce dernier, Polanski place systématiquement sa caméra à hauteur d'homme, filmant régulièrement par-dessus l'épaule du héros. Une manière d'interpeller le spectateur (à la fois spectateur du film et observateur indiscret comme Gittes) dans son rapport au cinéma.

Un Monde Parfait, de Clint Eastwood

Un Monde Parfait © Malpaso Productions
Un Monde Parfait © Malpaso Productions

1963. Butch Haynes parvient à s'échapper d'un pénitencier du Texas avec son compagnon de cellule Terry Pugh, un meurtrier dangereux. Après avoir "emprunté" un véhicule de l'administration pénitentiaire, les deux hommes en cavale échouent dans le foyer d'une mère témoin de Jéhovah qui vit seule avec ses trois enfants. L'un des plus jeunes, Phillip Perry, est pris en otage. Le policier Red Garnett, qui joua jadis un rôle important dans la condamnation de Butch, les pourchasse bientôt à bord d'une caravane "empruntée" au gouverneur. Sally Gerber, une jeune et brillante criminologue se joint à Red. Elle estime que l'existence de Butch, un homme intelligent, a été sabotée par la justice, qui ne lui a jamais permis de se réinsérer…

Encore une fois, Clint Eastwood évoque dans ce chef d'œuvre la transmission, son thème fétiche. Son message essentiel : derrière la prétendue sérénité de la campagne et les valeurs familiales se dérobe une tragédie insoupçonnée : les événements passés rongent la croyance et l'équilibre du présent. Deux espaces distincts et opposés s'affrontent dans Un Monde Parfait. D'un côté la famille, l'intimité et la campagne, où se retrouvent Butch et Phillip. De l'autre, la justice et les lois, dont Red se fait le garant. Ces deux mondes, lorsqu'ils vont rentrer en collision, vont donner lieu à une tragédie. En un sens, Un Monde Parfait est le remake moderne d'un des films les plus incontournables de Fritz Lang : Les Contrebandiers de Moonfleet. Dans ce dernier, un petit garçon sans appui paternel se dégote un père en la personne d'un bandit qui l'initie aux aspérités du monde mais en y laissant sa vie. Tout semble facile dans Un Monde Parfait : la nature est superbe et hospitalière, Butch est un père qui sait enseigner les valeurs émancipatrices (cf. listes de choses à faire avant de mourir, etc.). Mais les nombreuses ellipses du film dissimulent une réalité cruelle (hors caméra, Butch assassine son complice…). Quant à Red, gardien bienveillant de la morale, c'est lui qui a entraîné la névrose et le déséquilibre de Butch, en l'envoyant trop jeune dans un pénitencier qui l'aura privé de son père.

NB : La séquence finale, qui fait écho à la séquence d'introduction, est magistrale. Un plan montre Butch allongé paisiblement aux côtés d'un masque d'enfant (symbole d'une réussite affective) et de billets de banque (symbole d'une réussite sociale). C'est alors qu'un hélicoptère survole le fugitif laissant apparaître un paysage champêtre idyllique, nature verdoyante magnifique. Mais Eastwood a choisi ici de ne pas dévoiler l'essentiel : Butch est mortellement blessé. Cette séquence est très certainement un hommage au poème Le Dormeur du Val, d'Arthur Rimbaud. "Il dort sous le soleil, la main sur la poitrine, tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit".

La Cérémonie, de Claude Chabrol

La Cérémonie © MK2 Productions
La Cérémonie © MK2 Productions

Madame Lelièvre, riche bourgeoise, a découvert en Sophie la domestique idéale. Serviable, toujours aux petits soins, quoiqu'un peu froide et morose, elle s'enferme systématiquement après son service dans sa chambre, où elle regarde la télévision. Celle-ci fait bientôt la rencontre de Jeanne, la postière, avec laquelle elle se lie. Bien qu'opposées (Sophie est analphabète tandis que Jeanne lit toutes les lettres qu'elle dépose), les deux femmes partagent un passé trouble : la première a été soupçonnée de l'assassinat de sa fillette et la seconde de son père malade. Ensemble, elles rient beaucoup et vont régulièrement aider le curé de la paroisse au Secours Catholique. Un peu comme deux criminelles qui tenteraient de se racheter…

Comme le révèle son titre, La Cérémonie est un peu la chronique d'une mort annoncée. Reste maintenant à savoir comment Claude Chabrol va distiller le suspense. Dès la longue scène d'introduction et la présentation que fait Madame Lelièvre de sa maison à Sophie, une certitude s'installe : quelque chose dans ce quotidien est sur le point de rompre. Pour laisser place à l'effroi, Chabrol va se servir d'un procédé mis au point par Alfred Hitchcock. Dans les séquences clefs, l'amplitude du champ cadré va aller de pair avec le degré d'émotion et de dramatisation. Ainsi, plus le décor se fait visible, plus la torpeur est tangible. En découlent des scènes brillamment angoissantes. Comme chez Hitchcock, ce n'est certainement pas la dimension sociale du film qui prime (cf. rapports de classe) mais une préoccupation métaphysique : dans cette lutte des classes, l'important n'est pas de gagner une place, mais de supprimer son prochain pour usurper la sienne. Le meilleur film de Claude Chabrol, tout simplement.

Dans le même genre et du même réalisateur : Que la bête meure, 1969 ; Merci pour le chocolat, 2000

Hana-Bi, de Takeshi Kitano

Hana-Bi © Bandaï Visual Company
Hana-Bi © Bandaï Visual Company

Tandis qu'il est en pleine mission, l'inspecteur Nishi abandonne son collègue et ami Horibe pour rendre visite à sa femme hospitalisée. Un médecin lui explique sur place que cette dernière est condamnée par un cancer. Le bouleversement de Nishi redouble lorsqu'on lui apprend que durant son absence, Horibe a été grièvement blessé par des yakuzas et qu'il ne pourra, à l'avenir, plus jamais se servir de ses jambes. Peu de temps après, Horibe projette de se remettre à la peinture. Mais sans le sou pour se procurer le matériel nécessaire et mélancolique, ce dernier voit bientôt sa femme et sa fille le quitter. Corrodé par un profond sentiment de culpabilité, Nishi quitte la police et emprunte de l'argent à un yakuza pour offrir l'équipement dont a besoin son ami pour accomplir son rêve…

Sous l'apparence d'un film noir réunissant tous les ingrédients du genre (violence brutale et meurtrière, inspecteurs de police, yakuzas, hold-up, etc.), Hana-Bi est une œuvre profonde sur deux êtres attirés irrépressiblement vers la mort. Toute la beauté – tragique – de l'existence dépeinte dans ce long métrage repose sur cette contigüité avec la mort. De façon souterraine et cachée, la mise en scène répand des indices (comme chez François Truffaut et plus récemment chez Clint Eastwood) et assaillit l'inconscient d'images symboliques troublantes et chargées d'émotions (cf. gants dans la neige, cerf-volant, etc.). Parce qu'elle sert à rendre plus belle l'existence, les personnages consentent petit à petit à accepter la mort : une manière pour eux de se délester du fardeau d'un souvenir dévastateur. En cela, les héros de Takeshi Kitano sont à rapprocher de ceux d'un autre grand cinéaste : Jean-Pierre Melville. Le plus beau film de Kitano, sans aucun doute.

Bad Lieutenant : Escale à la Nouvelle Orléans, de Werner Herzog

Bad Lieutenant : Escale à la Nouvelle Orléans © Saturn Films
Bad Lieutenant : Escale à la Nouvelle Orléans © Saturn Films

Lieutenant à la police criminelle de la Nouvelle Orléans, Terence McDonagh s'est grièvement blessé le dos alors qu'il sauvait de la noyade un détenu durant l'ouragan Katrina. Depuis, il ne cesse d'ingurgiter des médicaments pour atténuer sa douleur, insupportable. Bien décidé à effectuer son travail le mieux possible, il affronte une criminalité qui s'insinue dans toutes les existences, même la sienne. Sa petite amie, dont il est fou amoureux, est une prostituée. De façon à la mettre hors d'état de cause, Terence n'hésite pas à braver inconsidérément le danger. Il s'apprête à passer une épreuve difficile à surmonter.

Voilà vingt ans que le film culte Bad Lieutenant (Abel Ferrara) a vu le jour. Et Bad Lieutenant : Escale à la Nouvelle Orléans apporte une dimension nouvelle au thème de la contamination du policier par les forces du mal. En 1992, Ferrara donnait vie à un lieutenant de police incapable de résister à ses pulsions et à ses vices les plus ignominieux (sexe, drogue, corruption, etc.), le tout baignant dans une ambiance judéo-chrétienne (cf. plans de Jésus sur la croix, etc.). Bien qu'Herzog ait affirmé à de nombreuses reprises n'avoir jamais vu l'œuvre de Ferrara, restent de nombreuses similitudes. Mais aussi des décalages : l'intrigue passe de New York à la Nouvelle Orléans, les paris concernent non plus le baseball mais le football américain, on passe d'Harvey Keitel à Nicolas Cage et le massacre d'une famille de sénégalais se substitue au viol de la nonne. Quant à la dimension religieuse, elle est cette fois-ci remplacée par des séquences métaphysiques mettant en scène des reptiles (iguanes, alligators, etc.) et poissons. Il s'agit là pour Herzog de souligner l'existence d'un univers original primitif et archaïque auquel Terence ne parvient pas à accéder. À noter que ce personnage interprété par Nicolas Cage est quant à lui on ne peut plus symbolique : revenu damné des eaux, il est comme un spectre que la douleur éloigne du monde des vivants. Sa plongée reptilienne dans les eaux ne lui aura pas permis d'atteindre la liberté, mais seulement la douleur. Superbe transposition contemporaine d'un classique du cinéma des années 1990.

Dans le même genre : French Connection, de William Friedkin, 1971 ; Bad Lieutenant, d'Abel Ferrara, 1992.

Mais aussi…

  • Le Faucon Maltais, de John Huston, 1941
  • La Grande Evasion, de Raoul Walsh, 1941
  • Assurance sur la mort, de Billy Wilder, 1944
  • Péché Mortel, de John M. Sthal, 1945
  • Le Grand Sommeil, d'Howard Hawks, 1946
  • Pour toi, j'ai tué, de Robert Siodmak, 1948
  • Les Amants de la Nuit, de Nicholas Ray, 1949
  • Quand la ville dort, de John Huston, 1950
  • Deux Rouquines dans la Bagarre, d'Allan Dwan, 1956
  • Blow Out, de Brian de Palma, 1981
  • L'Argent, de Robert Bresson, 1983
  • Secret Défense, de Jacques Rivette, 1997
  • L'Anglais, de Steven Soderbergh, 1998
  • Le Dahlia Noir, de Brian de Palma, 2006
  • Shutter Island, de Martin Scorsese, 2010
  • The Murderer, de Na Hong-Jin, 2011