Baleine : Elle souffle !

Elle souffle
Elle souffle
Elle souffle ! C'est le cri de la vigie qui guette dans son "nid de pie", perché en tête de mât, quand enfin elle aperçoit l'énorme jet recraché par les évents de la baleine qui fait surface. Ce cri, parfois attendu des semaines, déclenche le branle-bas. C'est un combat à l'issue incertaine qui commence.


La chasse

Si ce géant invite à imaginer les histoires les plus folles, dans nos légendes comme dans notre littérature, il a suscité aussi des convoitises. L'histoire de la baleine bleue et de l'homme est avant tout celle d'une tuerie méticuleusement organisée, qui ne s'est arrêtée que lorsque la baleine fut au bord de l'extinction.
La chasse illégale s'est maintenue jusque dans les années 70, et ne s'est arrêtée non pas par respect des lois, mais parce qu'elle devenait moins rentable ! Le nombre des baleines étant passé à moins de 1 % de leur nombre initial.

Pourtant, la chasse de la baleine bleue fut longtemps impossible, l'animal étant trop grand et trop puissant. Rappelons que sur un temps très court, la baleine bleue peut atteindre 50 km/h, et 190 tonnes lancées à cette vitesse, c'est difficile à arrêter.

S’agit-il de pêche ou de chasse ?

Le Larousse 2009 donne les définitions suivantes :

Chasser : Guetter, poursuivre, piéger un animal pour le capturer ou le tuer.
Pêcher : Prendre ou chercher à prendre du poisson, des animaux aquatiques.

Ces deux définitions n'apportent aucune solution mais laissent entendre que les actes de prédations en milieu aquatiques relèvent de la pêche, et que les actes de prédations en milieu terrestre relèvent eux, de la chasse. Mais qu'en est-il alors de la chasse du phoque, de la chasse sous-marine ? A l'inverse pêche-t-on le canard lorsqu'on on le chasse en milieu marin ?

Pêche ou chasse ?
Pêche ou chasse ?

De nos jours les mots pêche et chasse se sont alourdis de connotations morales et de jugements de valeurs. La pêche est encore perçue comme une activité paisible qui rapproche l'homme de son terreau rural, alors qu'au contraire la chasse est souvent ressentie comme une barbarie anachronique. Mon propos n'est ni de contrarier le dictionnaire, ni de prendre partie dans les stériles querelles autour de la légitimité de la chasse ou de la pêche. C'est pourquoi il ne faudra pas voir malice au fait que les auteurs de cet article emploient indifféremment le mot pêche ou le mot chasse. Mais le mot chasse ne sera pas utilisé pour condamner ni le mot pêche pour absoudre.

Les débuts de la pêche… ou de la chasse

La pêche à la baleine n'est relatée que depuis le 10ème siècle au Japon, et le 11ème au pays basque.

Les Basques, d'abord, charognèrent les carcasses de celles qui venaient, nombreuses, s'échouer sur leurs côtes. Puis ils prirent la mer pour les harponner. Ils ont commencé près de leur côtes, puis de plus en plus au large, au fur et à mesure que les baleines fuyaient leurs parages pour se réfugier vers le Nord de l'Atlantique.

Les bateaux de tous les ports de la façade atlantique furent spécialement armés. Les zones de pêche à la baleine mais aussi à la morue, devinrent des enjeux stratégiques.

D'économiques, les conflits entre français et anglais générèrent des guerres pour au final bénéficier aux hollandais et aux scandinaves qui mirent aux points de nouveaux bateaux et des nouvelles techniques.

Au 19ème siècle, la chasse des cétacés devint aussi une affaire américaine. C'est le thème de Moby Dick (Moby Dick est un cachalot mais la baleine bleue est également présente dans le célèbre roman réaliste d'Herman Melville).

Evolution de la chasse à la baleine

Un rapport de force inégal
Un rapport de force inégal

La chasse de la baleine bleue fut longtemps impossible, l'animal étant trop grand et trop puissant.

Au début les chasseurs de baleine sont presque à mains nues face à un monstre qui pèse à lui seul le poids d'une armée de 2 000 hommes. Quand un combat s'engageait le rapport de force était de manière disproportionné en faveur du monstre marin.
Lorsque le Nouveau Monde fut découvert, les récits relatèrent une méthode de chasse à la baleine pour le moins originale... et courageuse :
Extraits de l'Esprit des bêtes- de A. Toussenel - J Hetzel, éditeurs à Paris environ 1880.
"On apprit quand ce temps là, dans une contrée riveraine du Golfe du Mexique, appelée Floride, les naturels pratiquaient un curieux procédé de pêche à la baleine. Ce procédé consistait de la part du pêcheur à suspendre la bête endormie sur les flots, à nager doucement jusqu' à elle, à lui grimper doucement sur le nez pour ne pas la réveiller, et puis à lui enfoncer inopinément, à coups de maillet, une forte cheville dans chaque narine. Cela l'empêchait de respirer et la faisait bientôt mourir dans des convulsions atroces. Si les pêcheurs européens qui chassaient la baleine dans les mers glaciales non pas adopté le procédé de la cheville préférablement à celui du harpon, leur mauvais vouloir s'explique par l'horreur du bain froid"
... Pas grand-chose à voir avec les baleiniers modernes guidés par satellite, équipées de lance- harpons avec visées-laser et munies de charges explosives tirables à des centaines de mètres de distance.

Il est impossible d'imaginer les conditions de vie de ces basques et Norvégiens qui ont péché les parages du Cap Nord depuis le début de l'ère chrétienne. Une dizaine de mois en mer avec l'effroi devant les monstres marins, le froid, les maladies, la nourriture pourrie, les tempêtes dans des immensités inconnues étaient le quotidien de ces équipages. Si les marins endurent de telles souffrances c'est que leurs motivations furent du même ordre que celles qui menèrent sur les chemins de l'or et de la fortune rapide.
Le navigateur Other, qui entreprit le périple de la Scandinavie au 9ème siècle rapporte une pêche miraculeuse de soixante baleines en deux jours. De quoi donner la force de partir ivre d'un rêve héroïque et brutal loin du charnier natal...

Elle souffle !

On dirait "Vulcain ébranlant les montagnes…"
On dirait "Vulcain ébranlant les montagnes…"

Elle souffle ! Le cri n'a pas encore entendu son écho que les baleinières sont déjà à l'eau. Les six matelots souquent aussi vite que le silence imposé leur permet de le faire. Le harponneur vérifie encore et encore la façon dont est lovée la longue corde très longue et très flexible qui relie le harpon à l'embarcation.

Le pilote amène les chasseurs jusqu'à ce qu'ils puissent presque toucher le dos du monstre. Le harponneur lance son arme... les rameurs éloignent le canot de la fureur de la baleine qui sonde aussitôt en dévidant la corde avec une telle vitesse qu'il est nécessaire de l'arroser pour ne pas qu'elle prenne feu. Malheur à celui qui laisserait un membre dans un tour-mort, au mieux celui-ci serait proprement et immédiatement amputé, au pire il serait entrainé vers les profondeurs des Abysses pour y rendre son âme.

La baleine peut, pendant des heures, rouler sur le dos de la mer. De temps en temps la baleine réapparait pour reprendre son souffle. Elle reçoit un second harpon puis un troisième. On ne pourrait imaginait un spectacle plus horrible. A quelques mètres du minuscule canot, la baleine se roule dans les vagues, bondit hors de l'eau. La mer se couvre de sang et d'écume. Un coup fatal lui est porté. Un tremblement saisi son corps monstrueux. On dirait Vulcain ébranlant les montagnes. Elle se couche sur son flan, ballotté par les vagues. Des milliers d'oiseaux accourent, pressés de se repaitre de ce qui n'est plus qu'un gigantesque cadavre.

Toutes les méthodes sont bonnes

Homme Inuit avec baleine harponnée, 1872 © J.L. Cotter
Homme Inuit avec baleine harponnée, 1872 © J.L. Cotter

"La baleine franche chérit son baleineau de l'affection la plus tendre. Elle porte sous son aisselle dans son bas-âge, et le défend avec courage contre les périls qui le menace. Le baleinier inhumain, qui sait toute la puissance de cet amour maternel, l'exploite indignement. Il commence par attaquer le baleineau, et force la mère à s'offrir aux coups pour sauver sa progéniture.

On voit une baleine, on l'approche et on lui fiche dans le flan, avec la main ou avec le fusil, un court javelot appelé harpon, et dont la pointe est en fer de flèche pour qu'elle ne sorte pas de la plaie. A ce harpon est attachée une corde sans fin, qui se déroule sous le tirage de la baleine. Cette corde se dévide tellement vite qu'il convient de l'arroser en permanence pour ne pas qu'elle prenne feu. La bête piquée plonge, perd son sang, s'affaiblit, meurt et revient sur l'eau. Morte, on monte sur son dos, pour la tailler sur place en quartiers volumineux qui se hissent à bord pour être finalement fourrés dans la chaudière pour en extraire l'huile. Une huile fétide et odieuse qui pourra être remplacée par l'huile de pétrole qui semble aujourd'hui sourdre du sol en certaines contrées d'Amérique, à commandement de sorcier. Elle remplacera la Baleine, comme on remplacera son huile quand la noble espèce ne sera plus là".


L'huile n'est pas le seul produit que l'on retire de la baleine. Avec ses fanons souples et flexibles elle occupe une place éminente dans la coquetterie féminine en lui permettant de fabriquer des corsets.

"Les esquimaux qui sont des hommes de création primitive, rapporte Toussenel, raffolent de la langue de la baleine qu'ils mangent toute crue et sans assaisonnement ; mais cette préférence ne les empêchent pas de faire leurs délices de toutes les autres parties de l'animal. Ils en boivent l'huile avec amour et ne comprennent pas le singulier goût des européens pour le Bordeaux ou le Champagne".


Article réalisé par Arnaud Filleul et Jean-Pierre Fleury.